Le Déluge

En 1955, cette terrible année de souffrance de 1955, tous ceux qui se désolaient de la sécheresse qui s’étendait sur le pays et étaient réduits à manger du tuf, puisque rien ne poussait plus dans ce pays de malheur, se seraient réjouis de voir pleurer ma mère. Le torrent de ses larmes aurait lissé la terre craquelée et remonté le cours de la rivière, reverdit les herbes sauvages et les feuilles amères qui avaient ballonné le ventre des enfants affamés la saison précédente.

Elle s’était mise en croix en travers de la porte pour empêcher passer mon père, lui crachant des menaces d’une mort annoncée, du sol qui allait se fendre pour la recevoir dans son chagrin. Terre ouvre toi, terre fends toi. Tu vas voir, tu vas voir. Mon âme à Dieu, mon corps aux chiens, ma vie allée au vent…. Elle se signait en hoquetant Mon Dieu, Mon Dieu….Et elle pleurait. Et toute cette eau qui s’échappait de ses yeux inondait sa robe, dégoulinait sur le carreau luisant de la cuisine, coulait dans les rigoles trop pleines, menaçant de noyer tous ceux qui gémissaient misère dans leurs boîtes en carton.

Tout se brouillait, devenait fluide. Les frontières se diluaient. On ne pouvait plus dire Ici finit la terre , là commence l’eau , et si cette histoire avait eu lieu dans un autre pays, il y aurait un petit garçon qui ferait flotter un bateau en papier dans le caniveau, mais ici on ne gaspille pas le papier, fut-il papier journal, vous savez bien qu’on en use pour boucher les trous des murs. En attendant c’est le déluge, la maison est devenue une île, bientôt, il nous faudra construire une arche.

Ma mère pleure. Et le murmure continu de ses larmes est si dense qu’il est impossible qu’on ne l’entende pas sur la terre entière. Si elle était fontaine, des jeunes filles au pieds nus , grâces déguenillées, se précipiteraient vers elle pour recueillir l’eau de ses yeux dans des vaisseaux émaillés, des gobelets en plastique, des cuvettes cabossées en aluminium. Ici où les sources sont taries, nulle d’entre elles ne diraient Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Mais ni lumineuse ni Wallace, elle n’est qu’une femme aux yeux gonflés, grosse d’un nouveau têtard qui clapote dans son fluide amniotique. La cause de ce présent drame.

Mon père ne semble pas se soucier de ce torrent. Indifférent au déluge, il retrousse les jambes de son pantalon pour ne pas les tremper dans les flaques d’eau. Passe au travers des bras de ma mère, détachant ces mains qui s’accrochent à lui, ces ongles, griffes d’oiseaux qui s’enfoncent dans sa chair, et sort. Maurice ne pars pas. Les menaces deviennent gémissements. Maurice revient. Mon père ne se retourne pas.

Les hommes, dit-on, et on a peut-être raison, n’aiment pas les femmes malheureuses. Surtout si c’est eux qui causent leur tristesse. Mon père, en cela pareil aux autres, il n’y a donc pas lieu de s’étonner, à la moindre larme, préférait se réfugier entre les cuisses d’une Alina, Maria ou Rosita quelconque, qui demandait si peu et qui riait beaucoup. Ah, amor de mis amores, vamos a gozar, devait-elle dire d’une voix chantante, en l’entraînant vers le lit. Tout cela pourrait passer pour de l’égoisme. Passons pour ne pas lasser.

Ma mère etait d’une jalousie à brûler des églises , à écorcher vif des enfants, à dépierrer les murs de sa maison. Mais elle restait vaincue devant ces filles toutes jeunes qui n’avaient d’autre ambition que de rendre heureux mon père . J’ai rencontré une de ces Alina un jour, et malgré son sourire , je l’ai tout de suite haïe. Parce qu’elle était belle et qu’à cause d’elle, ma mère avait les paupières d’un rouge perpétuel.

Je ne sais pas ce qui avait provoqué cette dernière scène.

Un rien allumait l’étincelle inquiète dans les yeux de ma mère, faisait flamber cet essaim de guepes espagnoles dans son coeur. Un billet étoilé de fautes d’orthographe, oublié par mégarde sur le chiffonier. Et elle ne sait même pas écrire Maurice. C’est une sotte. Sotte à pleurer Maurice. Un nom dit pour un autre dans un moment d’abandon au milieu de l’amour. Qui est cette Maria? Rosita? Alina? Encore une putain. Une belle salope. Et cette fois? Quelle était la proverbiale goutte d’eau qui a fait déborder le vase? L’odeur d’une autre femme, sa sueur ou son parfum sur le corps, le sexe de mon père? Mais je m’égare, je rêve, j’hypothèse. Ce qui est certain et la vérité vraie, c’est que dans sa colère, elle a crié que l’enfant qu’elle portait, cet enfant dans son ventre, n’était pas le sien. Mon père a ri. Je ne te crois pas Marie Thérèse, tu es folle. Ma mère n’a pas cillé. Ensuite il a dit Réfléchis bien à ce que tu dis ,Thérèse. Alors de sa bouche, à voix basse, un à un, elle a égrené des détails. Mon père s’est levé et dans ses yeux, l’orage. Et dans un silence venu mourir dans un autre silence , il s’est habillé, a passé ses chaussures, s’est dirigé vers la porte. Et c’est alors qu’elle a commencé à pleurer.

michèle voltaire marcelin

fragment inédit Amours & Bagatelles

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

%d bloggers like this: