In Memoriam

Kareem (à droite, en maillot gris et rouge)

A la m
émoire de Kareem Gaspard,
l
âchement assassiné à 16 ans,
vendredi soir à Port-au-Prince.

 

Ce texte m’est parvenu sans signature. Je ne sais qui l’a écrit. Mais je sais qu’au milieu des larmes, il devait être partagé. Que l’auteur me pardonne de le reproduire ici sans permission.

Il y a plus de quarante ans que Phelps nous disait dans son chant:
Ô mon pays, si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signes …
Mais le temps des signes est révolu puisque nous ne les déchiffrons plus, et comme dit mon ami Rafael, fò koze-a met sou tanbou.
La peur de perdre un enfant est un cauchemar quotidien. C’est une peur qui se manifeste physiquement dans un marekaj trip kòde, dekòde, de sphincters lâchés, de souffle coupé, de gorge serrée, de prières lancées dans le jour comme s’il faisait nuit obscure… Et ce n’est que la peur. Que doit être alors l’impensable? La douleur de perdre un enfant. Insupportable, l’injustice de voir son enfant partir avant soi. Insupportable, la dernière image à jamais gravée sur la rétine. Insupportable, cette vie qui continue sans se lasser, continue sa ronde effarée.…Il y a des douleurs qui vous rendraient croyants et il y a des douleurs qui vous feraient définitivement tourner le dos à tous les dieux et à tous les lwas du monde. Notre père qui êtes aux cieux, restez-y si vous permettez ces atrocités. Moi je dis comme Miguel Hernandez dans son Elegia:

“No perdono a la muerte enamorada
No perdono a la vida desatenta
No perdono a la tierra ni a la nada…”
Michele Voltaire Marcelin
 

 

 

Son corps jeté comme une ordure, par des chiens!
“Et puis…la vie continue…n’est ce pas? Oh! Que nous sommes lâches!
Pendant que je suis là à rire et à danser, il y a quelque part pas trop loin de moi, une femme qui crie, et qui hurle son chagrin. Pendant que moi je suis là à causer de tout et de rien, il y a tout près de là, une femme dont les tripes viennent de se nouer à jamais. La douleur qui est la sienne n’a pas de nom humain. La douleur qui est la sienne ne peut être racontée.
Son fils, la chair de sa chair, le sang de son sang, vient de lui être enlevé. Brûlé, torturé, on a retrouvé son corps ce matin dans les rues de la capitale. Comme un chien ils l’ont lâché, laissé dans le caniveau, nu, brûlé, mort. Ce corps qu’elle a nourri, caressé, adoré, soigné, respecté, a été souillé, humilié, torturé, et jeté comme une ordure. Cette âme qu’elle a nourrie, admirée, accompagnée, a été enlevée à ce monde par des chiens, des moins que rien, des démons ambulants…Son petit, son amour, son enfant…
Et moi je prépare une petite soirée. Fromage, olives, qu’est-ce que j’ai oublié ? Kola, Coca, Whisky ? Et moi, j’achète dans les supermarchés, pendant que là, pas trop loin de moi, une femme hurle à Dieu de la prendre elle aussi. Cette femme ne peut pas croire ce qui vient d’arriver…Son corps est comme vidé de son sang, sa tête va exploser, son âme s’est vidée. Son fils a été assassiné.
Et moi, qu’est-ce qui m’a fermé les yeux à ce point? Pourquoi suis-je spectateur impuissant encore une fois? Pourquoi est-ce que rien de ma journée n’a changé ? Parce que la mort chez nous est devenue un fait divers ? Parce que je ne connaissais pas l’enfant? Pourtant je le connais. Il est l’autre. Le nouveau qui s’est ajouté à la liste. Qu’importe qu’on lui aie parlé ou qu’on l’aie vu, il est celui dont le visage vient de s’ajouter à la galerie des victimes des crimes d’Haïti.
Il y a tant de gens
à qui j’ai parlé, souri ou serré la main, qui ont disparu de cette manière. Tués. Comme des chiens. Ils n’ont pas tous un visage pour moi, mais ils ont tous un nom, qui est symbole de l’horreur quotidienne dans laquelle nous vivons…sans bruits et aveuglés. Oui, nous sommes aveuglés, car nous ne voyons pas les larmes des autres. A chaque nouveau crime, certains visages disparaissent pour quelques temps. Celui de la victime définitivement. Mais aussi celui de ses parents, car ils restent en famille, vivre leur chagrin. Mais un jour, ces visages réapparaissent, ne laissant rien voir de la douleur qui les ravage, polissant ainsi la surface fragile de notre vie sociale, polissant aussi nos restants d’illusions. Oui, le principe est le même pour tout : maladies, divorces, etc… Mais de ça ? ÇA!!???
On ne peut pas juste dire : «C’est la vie ! ». C’est bien plus difficile à accepter. D’ailleurs pourquoi accepter ? Pourquoi vivre ainsi, silencieux et soumis dans ce pays corrompu, sans lois, sans justice et sans gouvernail ? Cela a-t-il un sens? Je ne peux pas m’empêcher de penser que je suis en ligne, attendant mon tour, que le cercle se referme sur moi et sur les miens. Que va-t -il arriver à Haïti? Et qui va empêcher que d’autres mères, pères, amis, grand-parents ne vivent encore et encore cette horreur ?
J’ai envie d’annuler ma petite soirée d’aujourd’hui, et aussi celle de demain et du mois prochain, et les autres avec…J’ai envie d’arrêter la farce, le cirque… Je voudrais me coucher, la tête sous l’oreiller pour hurler avec cette femme, cette mère, avec ce père, avec cette famille. J’ai envie de prendre les armes et de sauter ce foutu gouvernement, ces foutus quartiers hors-la-loi. Je voudrais mettre le feu aux prisons, instaurer la peine de mort, fusiller les démagogues.
Et nous nous plaignons de «L’État du pays ». Et nous nous lamentons à chaque nouveau départ de nos proches. Et d’autres se vautrent dans l’alcool, dans l’oubli et dans le matérialisme. Et nous participons au sauve-qui-peut et au chacun-pour-soi général…
Aujourd’hui, ma petite soirée a un goût de cendre. Elle a le goût du faux, de l’affecté et du sourire jaune. En fait, elle a un goût familier, celui qui monte comme de la bile à chaque nouveau drame, à chaque nouvelle horreur. Ce goût que je prends maintenant trop souvent et que j’efface à coup de sucre, d’olives, de fromage, et de whisky, ce goût persistant qui revient quand même jusqu’à m’enlever le goût de vivre. Un enfant au corps mutilé est dans une morgue. Il attend qu’on l’enterre. Il avait un nom, une âme, une famille. Lui qui revenait de l’école, lui qui avait des projets, des rêves, des amis… Nous regarde t-il de là-haut ? Comprend- il maintenant le sens de cette vie et de cette fin ? Un enfant au corps brûlé attend de retrouver la terre, pendant que sa famille meurt elle aussi à petit feu. Pendant que d’autres (si peu) se tuent à essayer de sauver Haïti, pendant que nous allons, la peur au ventre à nos petites soirées, nous les spécialistes du camouflage, de l’encaissement, du dilatoire, pendant qu’une multitude attend un visa pour n’importe où, pendant que des témoins se taisent, pendant que des complices vivent en paix, pendant que des dirigeants se pavanent, pendant que des monstres, de la charogne ambulante, des moins que rien… continuent de tuer.”

http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=57946&PubDate=2008-05-27#Suite

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