Le coeur entre les dents

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Figure à la fois de l’homme révolté et du chercheur absolu de beauté, Kateb Yacine, imprégné de culture berbère, arabe et française est considéré aujourd’hui comme un des plus grands écrivains du siècle.
Comme on se forge de nouvelles amitiés par l’intermediaire d’anciennes, je suis venue à Kateb Yacine parce qu’Anthony Phelps et Emile Ollivier avaient parlé de son roman Nedjma.
Nedjma, l’étoile. Déjà ce prénom suscitait en moi le désir de le lire. Et puis, ce poète rebelle m’attirait. Ce personnage exubérant, baroque, qui avouait lui-même être “insupportable et imprévisible”, était un nomade pour qui la vie, l’amour, l’écriture et la révolution n’avaient de sens que dans la passion. La vie de Yacine, à la fois engagée et romanesque, avait tout pour me séduire. Il nait à Constantine en 1929. A quinze ans, il participe aux soulèvements populaires pour l’indépendance algérienne. Au cours de la répression sanglante qui suit, il est jeté en prison. Sa vie bascule : sa mère le croyant fusillé sombre dans la folie, il est expulsé du collège, devient militant de l’indépendance de l’Algérie et se découvre poète. Dès ses premiers écrits, il dérange.

Il se moque de la religion, blasphème, chante haut et fort les plaisirs de la vie. En conséquence, il subit les anathèmes des muphtis et une fatwa lancée contre lui le contraint à partir. Commence alors un dur exil en France suivi de 20 ans d’errances. En 1956, il publie Nedjma. En pleine guerre d’Algérie, ses tragédies Le Cadavre encerclé et Les Ancêtres redoublent de férocité sont mises en scène.

Elles font venir sous la plume des critiques les noms de Sophocle, d’Eschyle et de Paul Claudel. Le jaillissement poétique de son œuvre reflète son obsession : faire le portrait de l’Algérie soumise à la sauvagerie coloniale, raconter les lendemains d’indépendance, la révolte qui gronde à la fin des années 1980, et les années noires du terrorisme islamiste.

Yacine salue « Cette Alger furieuse, dont la jeunesse ne cesse de battre le pavé pour le lancer à la gueule de tous les maquereaux qui rêvent de mettre la ville sur le trottoir. »
« Je suis né d’une mère folle très géniale. Elle était généreuse, simple, et des perles coulaient de ses lèvres. Je les ai recueillies sans savoir leur valeur. Après le massacre de 1945, je l’ai vue devenir folle. Elle, la source de tout. Elle se jetait dans le feu, partout où il y avait du feu. Ses jambes, ses bras, sa tête, n’étaient que brûlures. J’ai vécu ça, et je me suis lancé tout droit dans la folie d’un amour impossible pour une cousine déjà mariée. » Ce sera Nedjma.

“J’ai écrit Nedjma pour que les Français comprennent ce qu’était l’Algérie”.Le personnage de « Nedjma », la femme et la patrie confisquée, inaccessible, hantera toute son œuvre. C’était à l’origine un poème qui s’est transformé en roman et en pièce de théâtre.
“Oui, Nedjma, cache-toi dans ta robe, dans ton chaudron ou dans ta chambre, et prends patience, attends que je mette en déroute jusqu’au dernier rival, que je sois hors d’atteinte, que l’ adversité n’ait plus de secret pour nous; et même alors, j’y regarderai à deux fois avant de m’évader avec toi; ni ton époux, ni tes amants, ni même ton père ne renonceront jamais à te reprendre” (p.139).

” En moi le militant combat le poète, et le poète combat le militant.”

Le 8 mai 1945 , les partis nationalistes algériens décident par des manifestations pacifiques de rappeler leurs revendications patriotiques. Après des heurts entre policiers et nationalistes, les manifestations dégénèrent en émeutes et provoquent  des massacres d’Européens dans les régions de Sétif. L’armée française exerce alors contre les Algériens suspects d’action ou de propagande nationaliste, une répression spontanée, expéditive, sans jugement et sans discernement qui va prendre des proportions considérables etdurer plusieurs semaines. Il y aura parmi les Européens plus d’unecentaine de morts et autant de blessés. Le nombre des victimesalgériennes, difficile à établir, est encore sujet à débat ; les autorités françaises de l’époque fixèrent le nombre de 1165 tués, un rapport des services secrets américains à Alger en 1945 notait 17000 morts et20 000 blessés, le gouvernement algérien avance le nombre de45 000 morts, alors que suivant les historiens le nombre varie de8 000 à 45 000 victimes.

Le massacre parisien du 17 octobre 1961ne cessera de le hanter:

“Peuple français, tu as tout vu
Oui, tout vu de tes propres yeux
Tu as vu la police
Assommer les manifestants
Et les jeter dans la Seine.
La Seine rougissante
N’a pas cessé les jours suivants

De vomir à la face
Du peuple de la Commune
Ces corps martyrisés …
Et maintenant vas-tu parler?
Et maintenant vas-tu te taire?

Le 17 octobre 1961, la France du général de Gaulle ordonne la répression criminelle d’une manifestation pacifique à l’initiative du FLN et de la Fédération de France dans les rues de Paris et en banlieue. Cette manifestation visait à dénoncer le couvre-feu raciste imposé aux “français musulmans d’Algérie”. Des dizaines voire des centaines de Français musulmans d’origine algérienne furent massacrés en plein Paris et en banlieue par les forces de police sur ordre du préfet Maurice Papon. Certains furent jetés à la Seine après avoir été bastonnés, d’autres furent mitraillés, enfin les manifestants qui ne purent s’échapper furent raflés pour être envoyés dans des centres de détention où ils furent torturés. Certains furent même pendus dans des bois.

B. Mediene rappelle que seule la nageuse Yvette Turlet se jeta à l’eau pour sauver deux Algériens, faisant direà Yacine qu’« une seule Parisienne peut sauverl’honneur de Paris et des Parisiens.  Yvette Turlet  estcertainement une descendante de Louise Michel ! »Instruit dans la langue du colonisateur, Kateb Yacine la considérait comme le butin de guerre des Algériens. « La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l’usage de la langue française ne signifie pas qu’on soit l’agent d’une puissance étrangère, et j’écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français », déclarait-il en 1966.

A  partir des années 70, Yacine se consacre à renouveler lethéâtre algérien.  Il adopte l’arabe algérien et le berbèrecomme langues d’écriture, dans un va-et-vient complexeentre ces langues ou leur traduction à partir du français,poursuivant ainsi sa lutte contre toutes les oppressions.Sa notoriété  littérarise  par le passage de l’oralité à l’écrit,ces langues dites vulgaires et leur rend leur légitimité.Le théâtre devient alors un véritable “laboratoire” d’oùémerge le génie et la saveur de la langue du peuple. Sonthéâtre touche aussi bien les intellectuels, les femmes, lesjeunes que le peuple de l’oralité: les ouvriers et les paysans.

Huit mois avant sa mort, il envoie le 8 mars, Journée internationale de la femme, un message de solidarité :« Éternelle sacrifiée, la femme dès sa naissance est accueillie sans joie. Quand les filles se succèdent, cette naissance devient une malédiction. Jusqu’à son mariage, c’est une bombe à retardement qui met en danger l’honneur patriarcal. Elle sera donc recluse et vivra une vie secrête dans le monde souterrain des femmes. On n’entend pas la voix des femmes. C’est à peine un murmure. Le plus souvent c’est le silence. Un silence orageux. Car ce silence engendre le don de la parole. »

The image “http://www.imec-archives.com/images/editions/2-908295-20-2154910_t.jpg” cannot be displayed, because it contains errors.Kateb Yacine était devenu, avant sa mort déjà, une sorte de mythe en Algérie. Sa stature et son impact excèdent de loin ceux d’un homme de lettres habituel. Il incarne une manière de conscience irrécupérable et insoumise, un courage qui le situe aux antipodes de l’intellectuel serviteur. Son destin – celui de l’homme et celui de l’écrivain – aura été exceptionnel et sa vie intense, lumineuse, fragile et dramatique.

Parce qu’il avait écrit Nedjma, livre-totem, parce qu’il était présent chaque fois que la répression, l’intolérance et l’obscurantisme montraient leurs griffes, parce qu’il avait décidé de vivre comme le plus humble des hommes de son pays, Kateb Yacine est devenu un emblème qui déborde le champ littéraire pour imprégner toute la culture, toute la société algérienne.

Le 29 octobre 1989, il meurt à Grenoble, des suites d’une leucémie. Son corps est rapatrié en Algérie où l’attend une fatwa du muphti El- Ghazali, notifiée par la voie des ondes aux citoyens d’Algérie, aux croyants et aux mécréants du monde : «Hérétique, Kateb Yacine le fut dans sa vie. Maudit, il le sera pour toujours, sans miséricorde ni rédemption possible. Il ne mérite pas d’être enterré en Algérie ! Il ne doit pas l’être dans un cimetière musulman !»

The image “http://www.revue-analyses.org/docannexe/image/707/img-1.jpg” cannot be displayed, because it contains errors.«Avec quelle boussole m’orienter ?» s’interroge le poète, crachant la terre natale par la poitrine, «Irai-je, le coeur entre les dents, vers cette terre humide et entr’ouverte tenant les arbres par la racine ? Retombé en enfance, irai-je m’allonger sur la fraîcheur des pierres et me couvrir de cette terre oubliée, alors que sa vieille ardeur se rallume ?»

Kateb Yacine sera enterré au cimetière des martyrs à Alger.

michèle voltaire marcelin

http://www.youtube.com/watch?v=KcI_rgj7144&feature=related

 

Sources: Jules Hyénasse, Benamar Mediene, Kasereka Kavwahirehi, Mireille Djaider, Zebeida Chergui, Site : La Kabilye , Olivier Corpet, Albert Dich

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