Et la terre, comme la langue

In memoriam Mahmoud Darwich
13 Mars 1942 – 9 Aout 2008

” Jamais nos exils ne furent vains, jamais en vain nous n’y fûmes envoyés, leurs morts s’étendront sans contrition. Aux vivants de pleurer l’accalmie du vent, d’apprendre à ouvrir les fenêtres, de voir ce que le passé fait de leur présence et de pleurer doucement et doucement que l’adversaire n’entende ce qu’il y a en eux de poterie brisée.
Martyrs vous aviez raison. La maison est plus belle que le chemin de la maison. En dépit de la trahison des fleurs. Mais les fenêtres ne s’ouvrent point sur le ciel et l’exil est l’exil. Ici et là bas. Jamais en vain nous ne fûmes exilés et nos exils ne sont passés en vain.

Et la terre
Se transmet
Comme la langue.”

“Encore et toujours la violence plutôt que la concorde. La guerre au lieu de la paix. Toujours plus loin, toujours plus fort, toujours plus … toujours plus de quoi pour qu’Israël arrête sa terreur quotidienne, sa colonisation, sa main mise sur la Palestine ?”

“Qu’il n’y ait plus un seul arabe en terre sainte ? Jusqu’où ira cette escalade absurde, ubuesque ? Parce que tout le monde (sauf Israël ?) sait que les Palestiniens ne partiront jamais, que la solution ne peut être que politique, qu’il ne peut, qu’il ne doit, y avoir qu’un seul état binational, une Palestine laïque et démocratique. Le conflit peut encore durer cent ans, les positions des uns et des autres ne changeront jamais. Soit on se bat jusqu’à la nuit des temps, soit l’on accepte de vivre ensemble.”

Le rêve du poète: “hisser le drapeau palestinien” à Jérusalem.

” J’ai trouvé que la terre était fragile, et la mer, légère ; j’ai appris que la langue et la métaphore ne suffisent point pour fournir un lieu au lieu. N’ayant pu trouver ma place sur la terre, j’ai tenté de la trouver dans l’Histoire. Et l’Histoire ne peut se réduire à une compensation de la géographie perdue. C’est également un point d’observation des ombres, de soi et de l’Autre, saisis dans un cheminement humain plus complexe. Est-ce là simple ruse artistique, simple emprunt ? Est-ce, au contraire, le désespoir qui prend corps ? La réponse n’a aucune importance. L’essentiel est que j’ai trouvé ainsi une plus grande capacité lyrique, et un passage du relatif vers l’absolu. Une ouverture, pour que j’inscrive le national dans l’universel, pour que la Palestine ne se limite pas à la Palestine, mais qu’elle fonde sa légitimité esthétique dans un espace humain plus vaste. ”

Mahmoud Darwich est mort. Une lumière s’éteint mais la clarté demeure. Demeurent aussi ses livres et ses poèmes. Son nom va continuer à briller. Son oeuvre est irradiée et hantée d’un bout à l’autre par une seule idée, une seule référence, un seul corps: la Palestine. La solitude et le désarroi de l’exil côtoient l’espoir:

“Dépose ici et maintenant la tombe que tu portes et donne à ta vie une autre chance de restaurer le récit.Toutes les amours ne sont pas trépas, ni la terre, migration chronique.Une occasion pourrait se présenter, tu oublieras la brûlure du miel ancien…”

“Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule et au canon du temps, près des jardins aux ombres brisées, nous faisons ce que font les prisonniers, ce que font les chômeurs: Nous cultivons l’espoir”

Il sera emprisonné à cause de ses poèmes à cinq reprises entre 1961 et 1967 . Le poème Identité (Inscris : Je suis arabe), le plus célèbre de son recueil Rameaux d’olivier publié en 1964, dépasse rapidement les frontières palestiniennes pour devenir un hymne chanté dans tout le monde arabe:

Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième… arrivera après l’été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers…
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille – je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines…
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier …avant l’éclosion de l’herbe
Mon père… est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan – être Sans valeur – ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis – cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur du charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre …
elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym
Mon adresse : Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes…
à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris ! Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi …à ce que l’on dit !
DONC Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare !
Gare
À ma fureur !

Mahmoud Darwich

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