Ah! petite….

Artwork: Elizabeth Campbell
“Elle a vécu, celle qui portait deux nattes brunes et une croix en or au bout d’une chaîne. Elle a vécu, celle que sa maman venait border. Savais-tu , maman, que je me masturbais presque chaque soir? Un bout de couverture dans ma bouche étouffait mes grognements. La peur d’être par toi surprise décuplait mon plaisir. Je t’entendais gravir l’escalier. La porte s’entrouvrait; je fermais les yeux. Tu te penchais sur moi, m’effleurais le front. Je faisais semblant de dormir. J’ai toujours fait semblant: d’être une gentille enfant, une bonne élève, une fille libérée….”

Elizabeth Barillé – “Corps de jeune fille”

Artwork: Balthus

Petite – Léo Ferré

Artwork: Modigliani

Tu as le col d’un enfant cygne
Et moi j’ai des mains de velours
………………..
Tu as le buste des outrages
Et moi je me prends à rêver
Pour ne pas fendre ton corsage
Qui ne recouvre qu’une idée
Une idée qui va son chemin
Une idée qui va son chemin

Ah! petite Ah! petite

Je t’apprendrai le verbe “aimer”
Qui se décline doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va baissant
Comme le jour qui va baissant….

En 1970, la révolution sexuelle est amorcée. Mai 68 n’est pas très loin et la société française n’a pas fini d’être bouleversée. Le sexe s’exprime dorénavant librement, sous les coups des femmes qui se libèrent et des artistes qui le chantent. Léo n’échappe pas à cette vague, et dans ce début des seventies, il sort un album qui contient quelques chansons révélatrices de nouvelles pulsions qui semblent traverser le poète. Petite, fait partie de cet album. Cette oeuvre, de grande qualité littéraire, n’en finit pas moins de troubler celui qui l’écoute.

Tu as des yeux d’enfant malade
Et moi j’ai des yeux de marlou
Quand tu es sorti de l’école
Tu m’as lancé tes petits yeux doux
Et regardé par n’importe où
Ah! petite Ah! petite
Je t’apprendrais le verbe aimer
Qui se décline doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va baissant

Il est ici question d’un fruit totalement défendu par la loi et les moeurs, une passion qui pourrait s’exprimer entre un homme et une jeune fille, qui ne serait encore qu’une enfant. Paradoxalement, la chanson ne fait pas scandale à cette époque. L’heure est tout au permis dans les mots et dans les slogans. Elle aurait certainement entraînée beaucoup plus de réactions si elle avait été écrite aujourd’hui, notre société ayant encore en mémoire la pédophilie révélée sur la place publique au cours de dernières affaires toutes plus sordides et infâmantes les unes que les autres.
Ferré ne passe pas à l’acte, mais toute en subtilité, il évoque le trouble qui peut naître entre l’adulte et une âme neuve, jusqu’à devenir une obsession puis un tourment.

Tu as le buste des outrages
Et moi je me prends à rêver
Pour ne pas fendre ton corsage
Qui ne recouvre qu’une idée
Une idée qui va son chemin

Cet amour est interdit, inconcevable. Si la conscience faiblit, la loi est là pour rappeler cette évidence au tourmenté. Léo conclut d’ailleurs cette chanson ainsi :

Tu reviendras me voir bientôt
Le jour où ça ne m’iras plus
Quand sous ta robe il n’y aura plus
Le Code pénal

[http://leoferre.over-blog.com/]

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