C’est un dur métier que l’exil

nazim hikmet 

Tu es un village de montagne en Anatolie,
Tu es ma ville, toi la plus belle et la plus malheureuse.
Tu es un appel au secours –
Bref, tu es mon pays ;
Les pieds qui accourent vers toi sont les miens.
Moi un homme
Moi Nâzim Hikmet
Poète turc moi
Ferveur des pieds à la tête
Des pieds à la tête combat
Rien qu’espoir, moi

Le poète parle d’Anatolie, et pourquoi en suis-je si touchée, moi qui ne connait de l’Anatolie que les cartes postales que j’en ai vues? Je n’ai jamais été exilée de mon pays; cette douleur m’est inconnue; mais je m’imagine mal , moi qui ai choisi de vivre en dehors de lui, que l’accès en ses murs me soit défendu. A l’époque où nous ‘faisions nos études’ à l’étranger, quand les voyages étaient plus difficiles et ne venaient qu’une fois l’an; avant les téléphones portables, avant l’internet; lorsque nous nous écrivions par la poste et qu’il fallait bien attendre une ou deux semaines entre les lettres envoyées et celles reçues, je me rappelle des crises de nostalgie qui me gardaient au lit. Tout me devenait du miel qui me rappellait mon pays.
Comment vit donc un poète à qui on a ôté sa terre natale? Il doit la sentir sous sa langue comme du gros sel qui refuse de fondre; dans sa chair, comme un ongle qui s’y enfonce; comme un poids sur sa poitrine, comme un caillou dans sa chaussure. Les mots de tous les jours doivent avoir sa couleur; sur son corps est tatouée sa géographie. Il ne lui reste que sa langue de naissance pour la chanter.
C’est en plein dans ma vie d’adulte que j’ai lu pour la première fois la phrase célèbre de Hikmet sur l’exil (une phrase suffit parfois pour réveiller le désir de découverte) . Cela semble bien tard, mais il y a des poètes qu’on ne peut apprécier qu’après avoir maturé.Ils sont nombreux les poètes étrangers que j’aime, mais ce qui m’attache immédiatement à Hikmet, c’est qu’il se reconnait en moi, en nous. Il est l’autre, le frère. Celui de tous les poètes et de tous ceux pour qui amour, paix, joie, sont à partager avec ferveur. Chacun de ses vers chante cette fraternité:
Vivre comme un arbre seul et libre, vivre en frères comme les arbres d’une forêt …
Mes frères, En dépit de mes cheveux blonds, Je suis Asiatique, En dépit de mes yeux bleus, Je suis Africain…
Mon âme est le reflet du monde qui m’entoure.
Elle n’existe pas sans lui …
Pour avoir osé proclamer son attachement aux hommes, parce qu’il s’est reconnu en chacun dans ce paysage humain, parce qu’il a dénoncé les injustices, il est condamné à mort en 1932, (condamnation commuée en une peine de 35 ans de prison). Dans cette prison solitaire, il résiste à la fièvre et à la folie par la force du souvenir et par l’écriture. Lui qui baptisa la poésie le plus sanglant des arts chante le quotidien de la prison, la maladie, les difficultés matérielles, la grève de la faim et l’exil surtout: la douleur de la séparation d’avec les camarades, ses femmes, son fils . Et malgré la menace, sa poésie garde toujours une trace d’espoir et de générosité. Libéré au bout de dix-huit ans, après une grève de la faim , il s’exile en 1951. Plus tard, il sera même rayé des fichiers de l’état civil turc. Celui qui aura le plus chanté son pays n’aura donc jamais officiellement existé en Turquie !
Le plus beau des océans est celui qu’on n’a pas encore traversé
Le plus beau des enfants n’a pas encore grandi.
Les plus beaux de nos jours sont ceux que nous n’avons pas encore vécus.
Et les plus beaux des poèmes que je veux te dire sont ceux que je ne t’ai pas encore dits

Dans son autobiographie, Hikmet indique avoir fait “profession de petit-fils de pacha à trois ans, d’étudiant à l’université communiste de Moscou à dix-neuf ans et de poète depuis l’âge de quatorze ans”. Le jeune intellectuel de bonne famille était, dès ses débuts, décidé à ne jamais plier, à ne jamais renoncer. Et en effet, c’est bien un parcours d’engagement et de combats qui caractérise la poésie de Nâzim Hikmet. Elle célèbre une envie de justice et de fraternité comme rarement un poète l’a fait.

Né en 1902 à Salonique, il mourut à Moscou en 1963.
J’ai partagé entre les hommes ce courrier
J’ai fait mon métier de poète
C’est ainsi que je fus facteur

“De cette générosité sans borne de l’âme, de ce don magnifique de soi, de cette faculté d’enthousiasme qui fait l’ombre même flamber, à minuit chanter l’aube, qui transmue en or la paille, et l’homme en un perpétuel amoureux…” Ainsi s’exprimait Aragon à propos de Nâzim Hikmet.

“La poésie est l’arme de ceux qui croient à liberté sans verser du sang. C’est un hymne à la vie, l’hymne de ceux qui veulent que les armes se taisent et que les guerres cessent! Un poète c’est un prophète qui prêche la paix, qui continue à “gueuler” et à croire à l’espoir même si tout le contredit, et même si les bombes persistent à engendrer les cadavres. Il existe qu’un poète porte une arme, alors sachez que c’est lorsque l’on assassine ses mots, ses pensées et son droit à exister. Ne serait-ce qu’un verbe perpétuel et audacieux de dire ce qu’il faut pas dire ? et de vivre en martyre entre les lignes lorsqu’il faut pas écrire.”
Sohair Mohidin

Qui sait, nous ne nous aimerions peut-être pas tant
Si nos âmes ne se voyaient pas de si loin.
Nous ne serions peut-être pas si près, qui sait,
Si le destin ne nous avait séparés

………………………..

Les étoiles existent, bien que les aveugles ne les voient pas,
contemple-les dans le ciel ou dans mes yeux
……………
Je suis né en 1902
je ne suis jamais revenu dans ma ville natale
je n’aime pas les retours.
A l’âge de trois ans à Alep
je fis profession de petit-fils de pacha
A dix-neuf ans d’étudiant à l’université communiste de Moscou
à quarante-neuf ans à Moscou d’invité du Comité Central,
et depuis ma quatorzième année j’exerce le métier de poète…
Il est des gens qui connaissent toutes les espèces d’herbes,
d’autres celles des poissons,
moi celles des séparations.
Il est des gens qui peuvent citer par cœur les noms des étoiles,
moi ceux des nostalgies…
SOURCES:
Aragon
John Berger
Jean-Pierre Rosnay

michèle voltaire marcelin



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