Tragédie tropicale

Ma mère est morte en couches. C’est un secret de famille, mais il a été mal gardé; il s’est ébruité, éventé. Oui; il est devenu du vent. Il s’est faufilé dans l’air, s’est s’éparpillé, a passé à travers la gaze des rideaux et fait voler comme des mouches, cet assemblage de mots bourdonnés d’oreille à oreille, venus mourir aux miennes dans un chuchotement. Je suis une orpheline-née. Enfant non-desirée. Selon les rumeurs, ma mère s’est retrouvée mysterieusement enceinte l’année de ses quinze ans. L’année de toutes les duperies; l’année des promesses non-tenues. Ils se trompaient tous. Monsieur, Madame, les deux filles… Mensonges. Mensonges. Un vertige de mensonges. Le père et sa maîtresse, dilapidant l’argent du ménage. La mère, les yeux flous, sirotant les liqueurs en cachette. La soeur aînée, la Jacinthe mal-aimée , mariée avec ce fou d’Alphonse Boutelli, et qui prétendait etre heureuse alors que tout le monde savait bien qu’il ne l’avait jamais touchée. Mariage non-consommé. Mariage aussi blanc qu’avait été sa robe de mariée.

Et le tourbillon bleu des mouches à merde qui bourdonnaient: Marie-Judith, la fille d’Amédée et de Nirvah Prospère est morte en couches. Ma mère est morte en couches. Son sang glissant en rivière, de la couverture de plastique installée sur le lit pour l’occasion, jusqu’au sol parqueté d’acajou. Rosanna, désemparée, essayant d’endiguer le flot, épongeant le plancher et la flaque de sang qui se déployait à ses pieds. Rosanna dans un hurlement appelant Madame Amédée, Madame Amédée… Pas précipités dans le couloir. Quand ses parents entrent dans la chambre quelques instants plus tard, Marie-Judith est sans doute déjà morte. Et c’est un père fou de douleur qui l’emporte dans ses bras en dévalant les escaliers, qui la dépose dans sa voiture et fonce à l’hôpital . Rosanna reste muette, distraitement touchant les fleurs de sang caillées sur les draps.

Le drame est consommé. La souffrance commence. Il faudra tracer une ligne rouge entre l’avant et l’après.

Michèle Voltaire Marcelin
Extrait inédit “Amours et Bagatelles”

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One Response to “Tragédie tropicale”

  1. Anonymous says:

    Michele Voltaure Marcelin a cette plume si particuliere, plume douce-amere, qui marie les opposes, ou le sang peut devenir fleur…

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